Vendredi 29 février 2008 5 29 /02 /2008 18:32

« Que reste t-il de nos amours ? Â» pourrait-être, comme dans Baiser Volés de François Truffaut il y a plus de trente ans, la chanson du film de Jean-Marc Moutout. Sauf que, Elsa zylberstein alias Eloïse, contrairement à JP Léaud alias Antoine Doisnel, maladroit comme pas deux, est une « winneuse Â», ou tente de l’être. Réussissant parfaitement  dans son travail, elle prend sa vie affective en main. Elle cherche l’amour. Elle se donne les moyens de réussir.  JP Léaud s’y prenait comme un manche, mais l’amour lui tombait dessus, il tombait passionnément amoureux de Delphine Seyrig, puis revenait à son amour plus sage et raisonnable, Christine, incarnée par Claude Jade. Volontairement ou non, bien ou mal, il exprimait ses sentiments, les vivait, ceux-ci le débordaient.

Ici,  point de débordement (des sentiments). La fabrique des sentiments raconte bien, filme bien, comment dans  notre monde moderne, hommes et femmes en mal de repères et d’amour, ont à leur disposition divers moyens (internet et speed-dating par exemple) pour trouver quelqu’un avec qui coucher, avec qui faire un bout de chemin, avec qui « se caser Â».

Stylisés par la mise en scène de Jean-Marc Moutout, les speed-dating sont les plus symptomatiques de notre société. Silence de fond angoissant (pas de son d’ambiance ?),  décor moderne et froid, chacun est sommé de se présenter sous son meilleur jour. Travellings avants rapides mais amortis, sur les visages qui se jaugent. Les plus sûrs d’eux assurent, les plus timides restent sur leur quant à soi,  tentant d’être eux-mêmes. 7 minutes pour séduire, pour faire son numéro, autant à l’autre qu’à soi, car en même temps que l’on se « vend Â» à l’autre, on se jauge et se juge soi-même. Ca passe ou ça casse. Société de consommation, vite vu, vite choisi, vite zappé, vite ingéré. Forcer la chance, « se donner les moyens de réussir Â».

La scène la plus inquiétante et peut-être la plus emblématique de notre époque est le premier rendez-vous entre Héloïse et le jeune avocat (Bruno Putzulu), qui se sont donc plus. Assez pour se revoir. Se donner plus de temps pour se jauger. Elle lui demande s’il a rappelé d’autre filles, il dit que oui, une autre. On ne sait pas s’il dit vrai. Mais on sait qu’Héloïse est, du coup, en compétition avec une autre, et qu’elle doit donc être meilleure. Cette scène montre bien que perdus et avides comme ils sont, ils ne se revoient pas pour le plaisir d’un moment passé ensemble, et laisser la vie faire le reste ; ils se revoient pour s’évaluer, se sentir, se mentir, avoir l’air… Repasser un entretien d’embauche. L’angoisse de la solitude et la faculté à changer de partenaire fausseraient-elles les rapports, les rencontres ? On ne tombe pas amoureux, au mieux, on le devient.

Débordement, ici, finalement il y a aussi. Du côté du corps. Le sein d’Héloïse coule, comme pour allaiter un enfant qu’elle n’a pas et qu’elle craint, du coup, de ne jamais pouvoir avoir.

Son corps lâche, elle perd régulièrement connaissance. Sa maladie l’inquiète et lui fait honte, ce qui l’empêche de revoir l’homme qu’elle voudrait. Son état de célibataire sans enfant lui fait si peur qu’elle déclare une maladie qui l’empêchera d’honorer ses rendez-vous avec, pourquoi pas, un futur père pour ses enfants ?

A la fin de Baisers Volés, alors qu’Antoine et Christine sont enfin ensemble, sereinement, un homme vient vers eux et propose à Christine de se donner entièrement à elle, concluant ainsi : « je comprends que vous préférez d’abord rompre des liens provisoires qui vous attachent à des personnes provisoires, moi je suis définitif Â»,  prémice sans doute a la séparation d’Antoine et Christine dans  le film suivant, Domicile Conjugal.

Entre Baiser Volés et La Fabrique des Sentiments, le fond reste le même : travailler d’un côté, et de l’autre, trouver la personne que l’on aime, celle avec qui il est possible de vivre, et d’avoir des enfants. Mais la forme (des rencontres, des relations), avec le temps, a changé. Alors que, paraît-il, les célibataires sont de plus en plus nombreux, la société de consommation et de communication mobilise ses moyens pour faire semblant de combler les vides, partout où elle peut s’immiscer, se contaminer, même dans le domaine le plus subjectif, incontrôlable et privé, qu’est l’amour.

P.S : le premier film de JM Moutout, Violence des échanges en milieu tempéré était très réussi aussi. Il montrait le dilemme d’un jeune homme, qui dans son premier emploi se rendait peu à peu compte qu’on l’avait recruté pour licencier une partie du personnel… Pris entre sa conscience (et les injonctions de son amie à quitter cet emploi sous peine de la perdre elle), et les exigences de la société (performance, réussite, peur du chômage –le sien-), ce jeune cadre était sommé de faire un choix.


                                                                                                                                         

 

Par jeanne - Publié dans : films
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Profil

  • : jeanne dressen
  • lalune
  • : Femme
  • : 19/07/1976
  • : paris
  • : cinéma culture actualité films critique
  • : Je suis réalisatrice d'un film documentaire, pigiste pour CinéCinéma et cadreuse.

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus