Lady Jane est le deuxième film de Guédigian dont le style et le sujet surprennent. Avec le très réussi Promeneur du champ de Mars, il portait un regard acéré sur le mystérieux et contrasté Mitterrand. Déjà, il était étonnant que Guédiguian s’intéresse à un homme célèbre et à la « grande Histoire », quand il nous avait habitués à mettre en lumière le peuple marseillais qui mène, dans l’ombre, un combat vital et quotidien. Lady Jane, quant à lui, est un film noir, un polar. C’est aussi un film « noir » parce que, contrairement à ses films précédents et familiaux (excépté La ville est tranquille), il n’y a ici aucune ouverture, aucune aération, aucun futur propice possible. A Aix et Marseille, les personnages de Lady Jane respirent sous une chape de plomb.
Muriel (Ariane Ascaride) sollicite deux amis (Daroussin et Meylan) qu’elle n’a pas vus depuis quinze ans, pour l’aider à réunir l’argent nécessaire à une rançon que lui demande le ravisseur de son fils, puis pour retrouver cet homme (je n’en dis pas plus…). Ces trois anciens petits malfrats, communistes (ils partageaient leur butin avec leurs voisins), se sont séparés autrefois, quand un vol a dérapé et que Muriel fut emprisonnée. A aucun moment ces anciens compagnons ne se retrouvent réellement, A la vie, à la mort !, comme on s’y attend pourtant. Les retrouvailles et la quête de ces trois personnages sont parfaitement mises en scène et interprétées. Les relations restent distantes, les personnages hiératiques. Daroussin, amoureux depuis toujours de Muriel, n’a jamais été aussi sombre et désespéré. Ces trois personnages semblent mus de façon automatique par la vie, pour laquelle ils n’ont plus d’intérêt. Muriel n’avait que son fils, elle vient de le perdre. Les deux hommes, tel des « aimants », viennent en aide à Muriel quand elle le leur demande, se retirent quand elle les repousse et reviennent quand elle a à nouveau besoin d’eux. Point de débordement des sentiments, une économie de gestes et de paroles, des corps mus par le minimum d’énergie vitale, des regards fixes et sombres.
Il y a quelques très belles scènes, comme celle où Ascaride vient chercher Daroussin, qu’elle n’a
pas vu depuis 15 ans, donc. Elle se tient à longue distance, droite comme un i, remet son imperméable noir pour se protéger du vent, le fixe imperturbablement, l’attend. On comprend qu’on ne va
pas rigoler… Un deuxième moment, assez typique du film noir, montre les trois personnages dans une gare. Muriel a rendez-vous avec le ravisseur sur un quai. Ses acolytes se tiennent à distance,
l’un perché, l’autre caché, et, tel ses gardes du corps, surveillent le déroulement des opérations. Le rythme et le découpage de cette scène, qui va de l’un à l’autre (et se paye même le luxe de
placer une saynète comique entre Meylan et un voyageur), suspendent le temps et marquent l’attente, la tension, la peur, la soumission. Muriel échange un long regard avec un voyageur qui la fixe,
elle esquisse un geste, ne sait si c’est le kidnappeur, bouge à peine, attend, hésite. Tout se lit dans la tension de son corps et de son visage, pourtant quasiment
imperturbables.
ll n'y aura pas de porte de sortie, et les personnages, victimes d'un acte de vengeance inutile,
s'enfonceront dans leur perte (il est vrai que la vengeance est le sujet du film, mais à mon avis pas son principal intérêt).
Pas plus que ses personnages (l’ex « patriarche » à qui ils rendent visite se fait le porte-parole de la fin des aspirations), Guédiguian ne semble avoir gardé d’illusion. Ce film noir
illustre le désespoir d’un homme qui a dû croire « aux lendemains qui chantent », et à qui il ne reste peut-être que le cinéma…
Jeanne Dressen
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