"L'heure d'été" d'Olivier Assayas

Publié le par jeanne

 

L’histoire et le style de l’heure d’été ne sont  pas nouveaux au cinéma.  Il s’agit du temps qui passe, de la nostalgie que suscite inexplicablement parfois en été la lumière « entre chien et loup », de la pénombre qui s'installe trop doucement.

Il s’agit de l'art, qui, surtout lorsqu’on le met en cage, imprime et marque le temps.

Il s'agit de l'héritage d'un riche patrimoine et d'une mémoire, de racines familiales.

A sa mort, que feront les enfants des oeuvres d'art qui ont été la raison de vivre de leur mère (brillamment incarnée par la rayonnante Edith Scob)? Que feront-ils de la maison qui fut celle de leur enfance ? Doivent-ils s'en porter garants et la transmettre à leurs propres enfants, se doivent-ils de rester attachés à une maison dans laquelle, expatriation et mondialisation obligent, ils ne viendront plus ? Le plus jeune (Jérémie Rénier) vit en Chine où il dirige une usine délocalisée de baskets, la fille (Juliette Binoche, qui, en faisant un peu trop dans la décontraction, perd un peu en justesse) est artiste à New-York, le monde bouge, les gens se déplacent. Il n'y a guère que l'aîné (Charles Berling, réduit à sa plus simple mais très juste expression) qui vit à Paris, et qui aurait souhaité garder la maison, les oeuvres  qui la peuplaient, son âme (et celle de sa mère sans doute, par la même occasion). Les disputes habituelles et attendues quant aux choix et au partage du patrimoine n'auront pas lieu ici. L'aîné, en minorité, se résigne tristement.

L’« heure d’été » pose la question de savoir si mettre les oeuvres au musée et les extraire ainsi de leur histoire, de leur contexte, des émotions qui les ont entourées et accompagnées,  n’est pas une hérésie. Préoccupation bourgeoise... luxe de nantis. Le film, à l’origine, était une commande du musée d’Orsay.

La dilapidation du patrimoine d’Hélène (la mère) est aussi une façon de tourner une page, de faire le deuil de cette femme qui n’est plus. Sa très belle maison brillamment filmée en travellings latéraux au travers de vitres teintées qui ont imprimé le temps elles aussi, ne restera qu'un souvenir. Avant de la vendre, les petits-enfants y organisent une grande fête avec leurs copains (rap à fond les manetttes, joints, scooters…). La maison de la grand-mère prend une grande claque, celle du temps qui passe et qu'Olivier Assayas nous restitue en observateur lucide, sans jugement, sans amertume ni enthousiasme. Ainsi va la vie.

Mais, alors que l'on pense que le film se finira sur la fête de jeunes gens totalement désintéressés par cette maison et ce qu'elle signifiait, la petite fille se souvient, et raconte ses promenades avec sa grand-mère. La transmission est là, dans ce qu'un être laissera de traces dans la mémoire et l'émotion de ses descendants, et non dans les tableaux de valeur qu'il leur lèguera. De même, la valeur d'un vase réside t-elle sûrement plus dans le soin qu’en prendra la bonne, que dans celle qu’il aura dans une vitrine du musée d'Orsay, côtoyant des centaines d'autres objets que les visiteurs ne pourront apprécier comme la bonne, elle, l'apprécie, pour le souvenir de la maison, de la femme et de la vie auxquelles il appartenait.

Un des  mérites du film est  de désacraliser l’art (Corot, entend-on, fait « un peu vieillot ») pour mieux l’aimer en l’assimilant à la vie, en mettant sur le même plan objets d’art et objets de vie, en disant (je crois) que les objets d’art sont avant tout des objets de vie, faits pour être en vie.                                                                                         Par Jeanne Dressen

 

Publicité

Publié dans films

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
J
Chère Jeanne, j’ai lu attentivement ta chronique et je réagis sur certains points de ton analyse de ce film, que j’ai trouvé touchant juste. Tu dis : « se poser ce genre de dilemme est un luxe de nantis », et je ne suis pas d’accord. Je me pose ces questions tous les jours. Je ne suis pas nantie. Artiste, oui, entre moderne et classique. Oui. Avec la peur au ventre que la poésie ne disparaisse tout à fait, comme l’intérêt qu’on porterait à un Corot, un charme qu’on trouverait désuet. La peinture ne va plus que dans les musées. C’est triste, comme un art qui n’est plus vivant. La culture se meurt. C’est le cri du film. Le lien entre classique et moderne est rompu. L’ancien n’intéresse plus. Pas bandant. Pourtant… Hélène cachait bien son jeu ! Le dernier amour de l’artiste (le frère de son ancien mari si je me souviens bien), son égérie, sa muse ! C’était très beau, ça ! Mais, tu dis juste quand tu parles des objets d’art qui sont devenus des objets de vie dans le film. Oui, l’art est vivant et souvent contemporain de nous. Que l’on regarde simplement autour soi ! Que l’on sache reconnaître « le vase » ! Reconnaître et apprécier la peinture figurative ! Ou la bonne musique ! Faire le lien entre les deux – passé, classicisme – présent, modernisme. Ne pas exclure. Ne pas conclure. Et puis se poser quand même la question du « beau » ! Du sublime. Pour ce qui est de la fin, reste, à mon avis, la nostalgie du passé pour la jeune fille. Cet endroit de son enfance. Mais, c’est narcissique. Rien ne dit qu’elle comprenne que cette maison, ce jardin, avaient une âme très spéciale, liée au rayonnement de l’artiste, de son mode de vie, de cette compagne, Hélène, sa grand-mère, de ces œuvres d’art omniprésentes. Elle peut juste regretter de ne plus être dans ce tableau, ce cadre d’avant. Sentir que quelque chose lui échappe. Certainement. Ne pas pouvoir le nommer. Car cette teuf du diable, qu’elle a désirée – la musique très fort, les pétards, etc… – profane ce lieu, sacré au fond. Le rythme de cette culture n’est pas le même que celui de l’autre, attenant à son passé à elle, ses souvenirs. Cette fête et les moyens de se divertir ne sont pas très subtils. Elle sent peut-être ce contraste, le sentiment que quelque chose manquera à jamais. Et Oui, nous autres, à l’avenir, au présent, il nous faudra faire bien attention à ne rien laisser se perdre… Arthur Rimbaud a écrit : « Il faut être absolument moderne ». Et il était révolutionnaire alors. J’ai personnellement beaucoup bourlingué dans ma vie, mais « être absolument classique », c’est probablement ce que je cherche à atteindre aujourd’hui parce que, selon moi, l’idéal est le mieux porté par ces époques et ces mouvements artistiques du passé. Et que, selon moi toujours, il y a une grande urgence. Il faudrait comprendre d’où vient la soif.
Répondre